Des feux de brousse, une arme pour éradiquer le vol de bétail !

Un cas atypique dirigé contre des pasteurs transhumants dans les environs de Kayemor (département de Nioro, région de Kaolack).

Comme dans la majeure partie de la zone soudano sahélienne, le mode de vie dominant est le système de production pastoral. Et au Sénégal où l’espace pastoral représente plus du tiers des superficies, les pasteurs nomades sont contraints à une mobilité liée à la pression foncière, au rythme des saisons sèches. C’est ainsi que des éleveurs, communément appelés Ndourou Nabé quittent saisonnièrement les régions septentrionales ou orientales, notamment le Ferlo, pour s’éparpiller en colonies dans la région naturelle du Saloum. C’est un fait coutumier ici dans la communauté rurale de Kayemor.

Pour rappel, Kayemor est une communauté rurale à vocation agricole aux ressources assez limitées. L’élevage traditionnel y est toujours pratiqué et a vu même ses techniques améliorées avec l’appui de partenaires extérieurs. Comme ailleurs, en raison de la rareté des terres, la cohabitation des éleveurs de la périphérie et les agriculteurs autochtones n’est pas exempte de litiges. Néanmoins, suite à des séries de concertations poursuivies, la cogestion de l’espace agropastoral s’est établie sans risque majeur. Mais, le phénomène récurrent du vol de bétail est venu aggraver la situation. En effet, des bandes de malfrats venus d’horizons divers ne cessent d’écumer tous ces villages. Et des plaintes faisant état de rapts nocturnes de bovins et d’ovins sont légions. Sans réparation ! C’est pourquoi, dans un tel contexte, l’arrivée massive des Ndourou Nabé n’arrange pas la situation ainsi créée. D’autant plus que ces pasteurs allogènes considèrent à tort ou à raison les pâturages comme leur milieu naturel et légitime. La conjugaison de la mobilité de ces pasteurs nomades et de leur mauvaise réputation en la matière indigne les populations qui ne cachent pas leur hostilité à leur égard.

D’ailleurs, ils sont souvent objet d’expulsion dans maintes localités. Concours de circonstances ou acte planifié : dans le village de Keur Samba Dié, en ce mois d’avril, il a été volé 45 têtes de bétail. Un vol lié à la présence de ces pasteurs ? Le pas est vite franchi dans l’imaginaire de ces populations qui, du reste, manquent presque de tout.

Comme une traînée de poudre, la nouvelle a installé indignation et psychose dans tous les villages environnants. Ce qui n’a pas manqué de susciter une levée de boucliers. Certains n’hésitent pas à braquer un regard soupçonneux, voire accusateur sur ces Ndourou Nabé, quand bien même d’aucuns resteraient circonspects et dubitatifs. En tout cas, des feux de brousse sont enclenchés, à partir de la communauté rurale voisine de Ngayène en guise de représailles aux présumés pasteurs transhumants.

En tout état de cause, personne n’est venu porter secours aux troupeaux des éleveurs presque traqués et soumis à une tactique de la terre brûlée ; sinon ces pasteurs qui, usant de tous les moyens, sont parvenus tout de même à circonscrire les flammes. Ce qui fonde à croire à la thèse de l’application de la loi du talion. Si c’était le cas, pour faire justice eux-mêmes les victimes et alliés auraient utilisé un mauvais remède pour combattre un préjudice subi en détruisant des écosystèmes. Et pour cause, la totale défaillance de la sécurité publique, une des missions régaliennes de l’Etat.

Il convient de rappeler que les états colonial et postcolonial ont toujours accordé la part belle à l’agriculture de rente (arachide). Ce choix délibéré a entraîné un accaparement des réserves foncières au grand dam des éleveurs qui ont été amenés à se livrer à une nécessaire mobilité pastorale. Ce qui n’était pas le cas pendant la période précoloniale caractérisée par une gestion harmonieuse de l’élevage et de l’agriculture. Face à la rareté des ressources fourragères, le caractère extensif de l’élevage pratiqué par ces Ndourou Nabé suppose beaucoup plus de terres que par rapport à l’exploitation agricole. D’où nécessité d’une autre politique alternative prenant en compte un réel intérêt à accorder à la production laitière et les besoins en protéines des populations.

L’expérience illustre, par ailleurs, la responsabilité non assumée par l’Etat d’assurer la sécurité collective des citoyens de base, notamment en milieu rural.

Pour parer à d’éventuels conflits entre pasteurs et agriculteurs, une politique visant à réglementer l’utilisation des ressources en y incluant les mécanismes de régulation des mobilités de ces éleveurs s’impose. Laquelle mobilité consisterait à instaurer un pastoralisme comme étant une forme de mise en valeur durable : des codes de conduite (ou conventions) assortis de parcours de bétail acceptés par toutes les parties prenantes. Un tel mode de gestion collective passe forcément par des négociations et par le biais des cadres de concertations.

Le Ferlo : zone sahélienne du Sénégal couvrant environ un quart de la superficie du Sénégal

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