La hiérarchisation des légitimités traditionnelles comme facteur de régulation sociale

Longtemps resté indépendant du royaume du Saloum précolonial, le Rip a toujours eu la double vocation de « pays » de refuge et d’une terre de colonisation agricole dans le Sénégal à partir du XIXe siècle. Et c’est justement dans ce contexte-là marqué par une généralisation de la culture de l’arachide qu’une famille clanique des D.X. quitta Kahône, la première capitale historique du Saloum pour s’installer définitivement à Nioro, nom jadis donné à la capitale du Rip par la classe dirigeante musulmane émergente et représentée par le clan des BA. Elle fut accueillie, comme à l’accoutumée, par cette famille politico-religieuse (chefs de canton et imams). Les années s’écoulèrent. La famille des D.X se renforça et s’élargit avec l’arrivée de tous les parents collatéraux. Plus tard, le chef de file de la seconde génération, M. D. vit même ses affaires prospérer dans le domaine de l’agriculture et du commerce des arachides. Mais, vers 1956, avec la présence des Libano Syriens qui tenaient le haut du pavé dans ce dispositif colonial, le brave homme vit ses économies décliner, voire s’effondrer, à tel point qu’il décida de quitter le foyer d’accueil pour aller fonder un village, à quelques encablures de Nioro. Lequel village porta d’ailleurs le nom de son fondateur.

Peu à peu, le village s’agrandit d’un bon nombre d’agriculteurs et connut un certain essor économique. Ce qui conféra au chef de village pionnier- premier occupant- une réelle légitimité.

Ainsi, fort de sa notoriété, il s’autorisa d’accaparer des terres qui, naguère étaient exploitées par un immigrant, ressortissant de Nioro, pour les céder ou les louer à des tiers. D’où, un litige foncier. Le plaignant, sentant sa gêne ou son impuissance s’en référa au commandant de cercle, I.T. domicilié à Nioro. Ce commandant fut d’ailleurs le premier sénégalais à occuper ce poste dans ce « cercle » ; cette fonction étant jusque-là exercée exclusivement par des Français de souche. Très imprégné des réalités du terroir, le chef de l’exécutif local conseilla au plaignant de s’adresser directement au chef d’escale (chef coutumier d’une agglomération assez peuplée), M.Nd.B. Et ce dernier, issu de la lignée des fondateurs de l’état précolonial du Rip islamique, jouissait d’un droit historique de guide moral et temporel.

Aussi, le nouveau chef de village lui était- il redevable à tous égards ; tous ses enfants ayant été formés à l’école coranique du chef d’escale- marabout. Donc le chef d’escale avait une ascendance indéniable sur M. D., même si ce dernier était devenu chef de village.

Ce qui permit de régler le litige à l’amiable et dans la discrétion voulue par le Chef d’escale. Et sans l’intervention directe du Commandant de cercle. Le plaignant recouvra ses terres, les autres prétendants ayant été servis ailleurs.

Une précision de taille : la résolution de ce litige se fit sans que le chef de village M.D.ne fût informé de la requête du plaignant auprès du commandant de cercle.

Commentaires

Cette courte anecdote est riche d’enseignements.

Le commandant de cercle, pétri des réalités socioculturelles du pays avait compris que la gouvernance était l’affaire de tous et non d’un exécutif déconnecté de la société. Or, pour cette société d’alors, la seule décision qui eût valu était celle issue de la légitimité conférée par les populations elles-mêmes. C’est pourquoi, le plaignant fut orienté vers le marabout, chef coutumier et charismatique du terroir. Evidemment, ramené au contexte d’aujourd’hui, la résolution d’un tel conflit devrait prendre en compte l’évolution de la société en relation avec les effets de mondialisation. Il n’empêche que toute approche se voulant inclusive devrait partir du socle historico culturel.

Par ailleurs, la hiérarchisation et la décentralisation des légitimités traditionnelles avaient l’avantage d’être comme des mécanismes dans la gestion par paliers des relations entre société et environnement. Ce qui, du reste pouvait donner l’espoir à une solution équitable en denier ressort. En tous les cas, loin d’une idée de se faire justice soi-même. Autant au niveau du village de M.D., les populations étaient censées se reconnaître en « l’institution » locale, autant elles avaient la possibilité de s’en référer à la légitimité de M. ND.B. , le recours à l’exécutif central était l’exception.

Enfin, cette expérience met en évidence que les négociations et le dialogue se passaient dans les coulisses. En l’espèce, point n’est besoin d’un tribunal à caractère public. Et c’est là une traduction de la pleine conscience des limites de tout homme, quand bien même il serait chef. Dès lors, aucun doute qu’il eût été préférable de ne pas divulguer les « erreurs » du chef de village. Il est alors aisé de comprendre tout le sens de recul et de retenue affiché par le commandant de cercle et la discrétion prônée par le Chef d’escale de Nioro. Ainsi, le chef de village aura évité de perdre le respect de tous et même l’estime de ses cohabitants. A l’abri de toute frustration.

En conclusion, un exemple de gouvernance s’appuyant sur l’éthique et les valeurs sociétales les plus positives, sans faire fi des points de vue de l’autorité centrale. En rendant légitimes les manières de contribuer à la vie publique, une telle action offre une opportunité de réconcilier les populations avec la chose publique et de s’approprier cette nouvelle vision de l’organisation sociale. Et cela est une alternative encore possible aujourd’hui !

Notes

Sources de l’information : Cette fiche, dans son esprit, est la transcription de l’interview de l’auteur accordée à M. SECK.

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