Quand la logique d’une institution internationale est prétexte de mal gouvernance locale

L’exemple de la gestion de santé communautaire à Kayemor

Jusque vers les années 1970, la prise en charge de la santé de la population par l’Etat était un principe sacro-saint. Et l’accès gratuit aux médicaments de base et autres des populations, notamment en milieu rural, principe hérité du pouvoir colonial, était assuré de façon satisfaisante.

La nouvelle décennie amorcée coïncide avec l’idée de la participation de la population à son développement. L’adoption de la loi n° 72 – 025 du 18 août 1972 portant réforme de l’administration territoriale et locale en est une illustration.

C’est dans ce cadre que, en 1980, le comité de santé de Kayemor a vu officiellement le jour. Le droit et le devoir des populations de participer à la mise en œuvre des soins qui lui sont destinés ont eu très rapidement un succès. Puis un nouvel élan de dynamisme est venu accompagner l’adhésion du Sénégal à l’initiative de Bamako : livrer aux populations des médicaments de santé primaire à faible coût au moyen de génériques et autres subventionnés, moyennant leur participation financière symbolique au cours des consultations.

En outre, en application des dispositions de La loi 92 – 07 du 15 janvier 1992 portant code des obligations civiles et commerciales, les comités sont enclin à mener des activités commerciales. Une stratégie et une opportunité mutuellement avantageuses et pour le citoyen et pour le comité. A Kayemor- comme dans tous les autres comités de santé du district de Nioro- le comité a bénéficié d’une subvention de l’Etat d’un montant de 800 000 F pour lui permettre d’alimenter le dépôt par un approvisionnement en médicaments, produits essentiels, et matériel médicochirurgical . Ce qui devrait permettre aux populations d’être servies en médicaments essentiels et à des coûts moindres. Parallèlement, il a été procédé au renforcement des capacités des membres du comité en techniques de gestion. Ce qui a vite fait ses preuves, en moins de deux ans et six mois de fonctionnement, le chiffre d’affaires du comité a atteint la rondelette somme de 3 400 000 F (un ouf de soulagement) !

Mais, en 1998, l’Organisation Mondiale pour la Santé (OMS) demande à l’Etat du Sénégal l’évaluation du programme. Les résultats enregistrés ont été jugés très satisfaisants sur le plan financier. Toutefois, les techniciens de l’OMS y ont vu un échec quant à la non - maîtrise de certains aspects. Dès lors, l’Infirmier Chef de Poste (ICP), considéré comme conseiller technique auprès du comité de santé a reçu des consignes de changer de stratégie dans la manière de gérer en vue de ramener les caisses à la baisse, voire de les vider même de façon systématique. Les dépenses de fonctionnement devant être inférieures aux dépenses d’investissement. Au final, plus les caisses sont pleines, moins les « experts de l’OMS » sont satisfaits ! Car, cela traduit le fait que l’état de santé des populations est en régression avec l’importance de l’enveloppe bénéficiaire. Autrement dit, l’amélioration de la santé des populations et le renflouement des caisses sont deux données inversement proportionnelles. Voilà la logique, potion magique ! Une situation qui favorisa par la suite des cas de détournements de fonds par les techniciens de la santé en prenant totalement leurs dépenses quotidiennes sur les fonds que génère le dépôt sous prétexte d’assurer une meilleure santé des populations.

Une situation désolante qui finit par créer des conflits entre populations et comité de santé par des accusations de détournements de fonds ou de mauvaise gestion de la part des membres du comité.

Aujourd’hui, ce conflit larvé commence à se généraliser et à gangrener les piliers du système de santé communautaire au Sénégal. Et les relations entre les élus locaux et les personnels de santé en souffrent.

Cette expérience montre les possibilités énormes de certains acteurs véreux à adapter leur stratégie de concussion dans n’importe quel système de service à vocation publique, si louable soit-il. Elle met en exergue aussi le déphasage entre l’international et le local. Des experts « en col blanc » complètement déconnectés des données socioéconomiques du pays réel s’érigent en donneurs de leçons à une base qui recèle paradoxalement des possibilités plus performantes en matière de gouvernance locale.

Aussi, est-il urgent de faire l’évaluation exhaustive et sans complaisance du système de santé au Sénégal, d’autant plus qu’il figure au rang tristement célèbre des secteurs les plus corrompus (selon les études et enquêtes menées par le Forum Civil, en 2005 et 2006) au Sénégal. Si non, les réformes de politiques publiques et les ressources importantes allouées au secteur ne parviendront pas à juguler la précarité de la santé des populations.

Kayemor est une Communauté rurale (chef-lieu d’un groupement de villages) située dans la région de Kaolack, dans le département de Nioro du Rip, à quelque 275 km au sud est de la capitale Dakar.

L’Initiative de Bamako ou IB est lancée lors d’une conférence tenue à Bamako en 1987. C’est un ensemble de réformes politiques élaborées en réponse à la dégradation rapide des systèmes de santé dans les pays en développement pendant les années 70 et 80. (Cf « L’initiative de Bamako 15 ans après - Un agenda inachevé – Oct 2004» de Valéry Ridde )

La corruption dans le secteur de la santé au Sénégal a fait l’objet d’une étude pertinente faite par le Forum Civil, une section sénégalaise de Transparency International, en partenariat avec le CRDI (Coopération canadienne). Consulter au besoin la revue Embassy, mai 2006.

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